Pas Mignonne

Extrait : Papa

… Il est mort comme ça un jour de décembre mon papa. Un coup il était là, dans ma vie et puis Paf ! D’un coup, plus rien. Il n’existait plus. De Lavoisier est un gros connard. Dès fois on perd tout. Y’a pas de nouvelles choses qui apparaissent, rien ne se transforme du tout du tout.

Quand ça arrive, on reste très longtemps dans la sidération. Ça prend des années, des fois presque toute une vie pour finir par accuser le coup.

Il avait un cœur de plus en plus fragile mon papa. A force de boire, de fumer et d’être sensible. Alors, il a dû aller à l’hôpital Bodélio. Il parait qu’au moment de sortir, il a fait un infarctus. Alors, ils l’ont gardé aux soins intensifs. Coup de bol. J’allais le voir, entre les cours. J’étais en seconde au lycée Dupuy de Lôme. Dans une classe d’arts plastiques. On était tous différents alors, je me sentais bien et mes camarades m’aimaient. Personne ne me trouvait bizarre.

Je voyais mon père à travers la vitre en arrivant à l’unité. Je devais mettre une longue blouse blanche. Je ne sais pas s’il savait qu’il allait mourir. Je crois que oui. Alors, cette dernière rencontre, il m’a parlé de la pluie, du beau temps, de mes cours. Il avait les joues creuses et un regard un peu absent, une intonation propre à ceux qui ont renoncé. J’ai dû lui dire au revoir certainement, à un moment ou à un autre. J’avais 15 ans. Et puis, j’avais cours. J’ai laissé loin derrière moi l’unité de soins intensifs. Comme si chaque pas supplémentaire me propulsait vers une autre réalité et m’empêchait de voir celle-ci. Comme ces petits enfants qui se couvrent les yeux de leurs mains et arrivent à croire que s’ils ne voient plus rien c’est aussi vrai qu’ils disparaissent aux yeux des autres.

Ç’est la dernière fois que j’ai vu mon père. Un instant ainsi figé mais surtout une histoire d’amour inachevée entre nous. Les touchers auront toujours été froid. La dernière fois que je l’ai frôlé, c’était pour glisser une de mes peintures entre ses bras dans son cercueil. Je ne savais pas combien s’est lourd à écarter des bras morts. Alors les employés des pompes funèbres m’ont aidée. La mise en bière. Dans son cas, ça prêtait à sourire quand même. Il aurait adoré cette « petite dernière pour la route ».

Extrait : Duncan

Quelques mois avant de quitter Lorient pour m’installer à Paris la crapouasse est réapparue. Comme ça d’un coup, paf ! Elle voulait me délivrer un message du genre : « ah ouais, on dirait bien que tu veux te poser et être peinarde dans ta vie là ? Et bien attends la suite ma petite fille ! ». Alors, coup de téléphone à la maison.

  • « Allo Carol-Anne c’est Estelle. Je préfère te prévenir… Tu vas avoir un choc »…
  •  «  dis-moi, qu’est-ce-qui se passe ? »
  •  « C’est maman. Elle vient de quitter Jacques. Elle est arrivée à Larmor-Plage ».
  • « C’est une blague » ?

J’étais toute chamboulée. Ma mère, je n’y avais pas pensé depuis des années. Je ne l’avais pas revue depuis mes 15 ans. J’allais en avoir 20. A cet âge, c’est une éternité d’absence, un quart-de-vie. Je ne pensais pas qu’elle allait réapparaitre comme cela, d’un coup. Mes poumons se sont collés là. J’avais arrêté de respirer sans m’en apercevoir.

-« Ce n’est pas tout Carol-Anne. Il faut que tu saches… Pour Duncan »…

Je crois que j’ai des doublets et des triplets cardiaques depuis cette date. A compter du 17 août 1990, mon cœur n’a plus jamais été capable de battre comme avant. Estelle, comme toujours avait pris les devants pour amortir le choc qu’elle avait dû recevoir de plein fouet.

Je ne saurais jamais à quoi tu ressembleras un jour, mon frère quand tu seras un homme. Je te verrais toujours à deux ans et myi essayer de rejoindre le soleil du haut de ta balançoire. Tu auras pour toujours les deux genoux écorchés et lorsque je serai vieille et que je fermerai les yeux pour te retrouver, c’est ta voix de petit garçon crépitant de rire, caché derrière une porte en attendant que je te trouve, qui me guidera vers l’au-delà. Entouré de mes chiennes et aussi de Gaïa, tu m’ouvriras les bras et nous partirons telle la troupe de Vitalis vers un monde où les petits garçons ne tombent jamais malades et ne meurent pas seuls au monde, sans personne pour les bercer dans leurs bras.

Nous n’avions pas été conviées à ton enterrement. Je te fais toutes mes excuses pour cela mon frère.

Je t’ai revue là La folle, quelques jours plus tard, chez moi. Tu n’arrêtais pas de me toucher de me parler de moi, de quand j’étais petite. Tu voulais caresser mon visage, embrasser ma bouche, sonder de tes deux olives italiennes mon visage de jeune femme pour rechercher en vain la trace de la petite fille flasque et perdue que tu avais engendrée.  Il y a bien longtemps cependant que je n’étais plus le doudou de personne. Tu te faisais aussi beaucoup de soucis sur ton avenir, ce que tu allais devenir. Le passé était occulté, comme si rien de grave ne s’était jamais passé entre toi et moi et que tu me confiais des souvenirs de mon enfance que tu t’étais inventés. Aussi, comme si le petit garçon à la balançoire n’avait jamais existé. C’est aussi pour cela que maintenant que tu vis dans ton monde j’ai peur moi aussi de disparaître.

Tu as essayé de m’effleurer, de me toucher, de me bercer contre toi maman. Comme quand j’étais petite et qu’il était trop tôt dans la journée pour que tu sois déjà extrêmement contrariée. J’avais 20 ans et j’ai eu une envie soudaine et incontrôlée de te vomir dessus.

Ce contact qu’on a renoué à cet instant toutes les deux maman, je l’ai accueilli et accepté du mieux que j’ai pu. Je n’ai par contre plus jamais été capable de te regarder dans les yeux à compter de cet instant, ni de m’empêcher de frémir à chaque fois que j’ai été obligée de t’embrasser pour te dire bonjour. Toutes ces années, je n’ai fait que faire semblant. Semblant de t’aimer en attendant des excuses qui n’auront jamais lieu.

Extrait : Dixie

L’écriture n’est pas toujours salvatrice. Pour ma part, il s’agit de cracher, indéfiniment. Rien ne se répare jamais. Un vase, aussi joli soit-il, s’il en vient à être brisé, ne sera plus jamais lui-même. On peut passer des heures, le plus méticuleusement du monde à recoller les bouts, rien n’y fera et la lumière ne transpercera plus jamais son cristal pour ressortir sublimé de couleurs, en un arc en ciel des dieux. Alors, moi : je crache. Non pas sur ma mère mais comme un tuberculeux doit cracher du sang. Le choix ne m’appartient pas. Là, je suis face à l’océan, sur la terrasse de la maison d’un homme qui a croisé ma vie un jour. (Ce sera plus tard le pourquoi du comment). Je suis à Bahia, Brésil et je crache mon sang. J’ai la sensation d’être l’embryon Voldemort, horcruxe chassé d’Harry et agonisant sous un banc dans l’entre-deux. Je crache mais personne n’est dupe : ça ne me sauvera pas.

En anecdote, il y a aussi Dixie, la chienne offerte par papa (le vrai). Je l’ai perdue à Châteauroux. Sauf que je ne l’ai pas vraiment perdue. C’est en rentrant de l’école que maman m’a dit qu’elle en avait eu marre d’elle et qu’elle l’avait emmené faire un petit tour en voiture en pleine forêt. Là elle s’était arrêtée et avait ouvert la portière en la priant de descendre.

J’ai sans doute aussi perdu un œil le même jour. Je n’en sais rien, il y a eu un court-circuit là-haut. Alors, je ne sais plus. Dès fois, dans ma vie d’adulte, le réel et l’intérieur de ma tête se superposent un peu, de-ci-delà (cahin-caha).

Des réminiscences de maltraitance. Comme l’exéma surinfecté que j’ai gardé des années derrière le genou gauche. Mes camarades se moquaient de moi à l’école. Je l’ai soigné seule avec la crème pour le chien.

Il y a eu bien sûr d’autres toutous et quelques mois après d’autres escapades maternelles en forêt. Puis il y a eu Duncan aussi. Ce petit frère qui a su remplacer mes chiennes dans mon cœur. Deux ans et demi, avant l’abandon définitif. Il a comblé un vide, mon trou-du-cœur.

Le lien avec mon grand frère et avec ma sœur ne s’est jamais créé mais à ce moment-là, il a été totalement rompu. J’ai renoué avec Estelle un peu plus tard grâce au souvenir de ce jour où à 6 et 9 ans, elle avait voulu m’offrir un jouet que je regardais en vitrine. Elle s’était montrée tellement désolée. C’est peut-être là que j’ai compris que la princesse hautaine dépeinte par mes parents bah : ce n’était pas elle.

Mais ça, c’était à Lorient et là nous sommes à Châteauroux alors tant pis pour moi si je ne vous ai pas parlé de ce moment tout à l’heure quand nous parlions de ma vie lorientaise. Là, je vais vous perdre dans l’histoire. J’avais qu’à faire un plan.

On est resté 3 ans à Châteauroux. Maman du haut de son dirigeable s’est délestée de Gildas qu’elle a mis en apprentissage. Mon beau-père a tellement répété que c’était lui aussi un abruti qu’il a fini par le penser.

Je fais une petite digression là mais ça me fait penser que j’envie les gens comme ma mère d’une certaine manière. Ceux qui ont la faculté de jeter les chiens, les enfants en cours de route pour pouvoir avancer dans leur vie, leur route. L’image est assez bonne… Celle du ballon je veux dire. Je l’imagine toute maquillée partant avec Oz dans son ballon ma mère, ses Kim cigarrets sur elle et son chanel.

Je n’aime pas trop les changements, j’aime l’ennui et la sécurité. Alors, j’ai commencé à dériver grave. J’ai eu une puberté compliquée, sans jamais trop le montrer. J’ai couché avec des délinquants, fumé, volé, vendu mon corps : tout. Je ne pensais à rien et étais complètement déconnectée de la vie en général.

D’aventures en aventures, de villes en villes nous sommes allé à Bourges, du moins, en banlieue. Dans une maison en bordure de départementale. Glauque. Déjà que le centre de la France ne fait pas particulièrement rêver les gens issus d’une autre région mais les alentours… Il vaut mieux ne pas avoir de cave à sa maison pour ne pas avoir l’envie de se pendre. J’ai eu une autre chienne là. Elle me sera enlevé de la même manière que la précédente parce qu’elle avait sauté sur mon beau-père qui me battait. Encore une fois, juste avec le temps suffisant pour que j’y sois très attachée et que je me sente ensuite si abandonnée que mourir soit perçu comme un moment de pur bonheur. Ma Dixie… Ma Maya…

J’ai un peu de peine pour vous là. C’est assez mélo ce que j’écris. Je crois que je n’aimerais pas trop me lire en fait. Rassurez-vous, la fin de ce roman va être extraordinaire. Si, si, promis.

Je n’y peux rien. Ma vie a été pourrie longtemps. Inadaptée sociale. Je ne comprends rien aux autres et ils ne me comprennent pas non plus.

Extrait : Comme Grand-Mère

J’ai d’autant plus envie de vous parler d’elle dans ce chapitre que je viens de récupérer son porte-monnaie en veau dans un vieux carton. Il a intégré mon joli sac Claudie Pierlot. Comme ça, elle reste un peu avec moi Paulette.

Tout naturellement, elle doit faire son entrée ici car c’est la période de ma vie où je l’ai le plus vue. J’allais manger chez elle tous les samedis midi. Elle n’habitait pas loin du Lycée Dupuy-de-Lôme, dans son HLM à elle.

Elle a toujours tenu son rôle à la perfection cette femme. Quand nous étions petits, dans la cité, elle prenait le bus le samedi après-midi pour venir nous voir. On la guettait derrière la fenêtre. Elle nous apportait plein de choses. Du moins, quand Elle la laissait entrer. Les « têtes de nègres », les décalcomanies, les derniers « bib et Zette », « Vampirella » ou « pif gadget » dans son sac. On essayait de deviner ce qu’elle avait avec elle, les 3  museaux collés aux carreaux. «  Tu crois qu’elle a pensé à acheter Tartine Marriolle « ? Nous demandions nous tous 3.

Elle nous avait accompagné dans la galère nous, ses 3 petits-enfants, du mieux qu’il lui était possible. Elle avait élevé son fils illégitime seule, avec son petit salaire de postière des P.T.T. , s’était occupé de sa mère malade et aveugle (glaucomes ?), avait vu son fils épouser une dingue, devenir alcoolique. Elle avait eu un A.V.C. , des psychoses hallucinatoires et subit une grave dépression nécessitant de longs mois en maison de repos chez les sœurs. Pourtant, elle était là pour nous, fidèle au poste et nous l’aimions en dépit des méchancetés proférées par ma mère dans son dos visant à nous communiquer une image dégradée de sa personne.

J’adorais aller chez elle, même au lycée. Déjà, il y avait toujours du coca pour moi et du chocolat Milka. Et puis, invariablement, avant que je ne reparte, elle s’éclipsait dans sa chambre et je l’entendais ouvrir le tiroir de sa commode pour en extirper un ou deux billets de 100 francs. Ça payait les cigarettes et la boite de nuit du samedi soir. Il y avait cette odeur particulière chez Grand-mère, l’odeur de la vieillesse et de la bonté. Un peu de celle de l’abnégation aussi, de ces âmes qui ont renoncé, renoncé à parler d’elle, par pudeur ou pour garder leurs précieux secrets trop merveilleux pour être dévoilés à quoiqu’onques.

Pareillement que je me souviens de l’odeur du bitume de la cour de récré après la pluie, je ne peux oublier cette odeur de tendresse. Tout naturellement, je me retrouve dans la cuisine de Paulette. La table en formica verte avec ses rallonges qui ne servaient jamais tant la pièce était exiguë et ses deux chaises assorties. Longtemps mon père avait occupé la mienne avant moi puisqu’il déjeunait chez sa mère tous les midis, son travail n’étant pas loin. Et puis, même adulte, il était resté le fils de sa maman. Le fils illégitime, unique, élevé par des femmes. Le bébé chéri qui devait toujours être un modèle en tout, avec ses costumes sur mesure et son cahier de poésie. Son éducation avait certainement dû manquer de rudesse masculine. Peut-être bien que cette situation avait fortement contribuée à sa dépendance alcoolique. Ce n’est jamais bon de couver un garçon dans les jupons des femmes.

Je revois parfaitement dans cette cuisine l’évier en porcelaine usé et son placard en dessous aux deux battants grinçants. Sans l’ouvrir, je sais qu’à l’intérieur se trouve encore la vieille poêle en fonte, toute cabossée et sa livre de beurre, jamais jetée mais stockée dans cette poêle et réchauffée à chaque cuisson de bavette. Jusqu’à en devenir noire. Nous avons eu d’ailleurs beaucoup de chance de ne pas mourir d’un cancer en ingérant ce beurre ranci par tant de chocs thermiques.

Cette cuisine sera toujours une pièce à l’intérieur de ma tête, où me réfugier en cas d’urgence. Je suis rassurée par sa présence. Sous l’évier, je sais sans les voir que la vieille poêle et son contenu y sont rangés pour l’éternité.

C’est sécurisant de retenir les choses, même en pensée. On garde les objets figés, on les ressort mentalement pour se détendre, se rassurer. Ainsi la poêle sera toujours là, bien au fond au placard : elle m’attend.

C’était le décor de la stabilité pour moi, vous comprenez ? Ce qui nous rattache à l’idée que rien ne va jamais basculer. Qu’on ne disparaitra jamais sous les coups, sous l’attente de mots d’amour maternels qui ne viendront jamais. L’odeur du coquelet qui cuisait dans son mini-four et embaumait l’appartement de parfum de laurier. Le goût de la tarte aux myrtilles du boulanger  de la rue Cosmao Dumanoir qu’elle m’achetait pour le dessert. J’aurais dû finir par me lasser de manger tout le temps la même chose. Pourtant non. Dans sa minuscule salle d’eau, il y avait aussi l’odeur évanescente de son eau de Cologne « Mont saint Michel » achetée au Concorde en haut de sa rue. L’odeur de l’amour, qui appelle et qui happe une petite fille pas comme les autres qui, pour le coup, voudrait ne jamais avoir à devoir rentrer chez elle. Et le bruit de la télé aussi chez grand-mère. Cette télé qui résonnait dans ce 40 m² H.L.M. Cosmos et les aigles 3 qui n’en finissaient pas d’appeler la base Alpha. L’académie des neuf qu’elle affectionnait particulièrement. Quand elle était d’humeur romantique, elle passait sur son vieux tourne-disque ses disques de Jacques Lantier ou de Ferrat. Et elle lisait tout le temps. Pas de la haute littérature mais des romans à l’eau de rose (ses Delly) qu’elle relisait sans cesse et qui la faisaient pleurer.

Grand-mère, c’était mon été indien à moi. Chaud mais doux, à la lumière apaisante et à la brise légère qui caressait doucement ma bouille de petite fille apeurée.

Quand son fils unique conçu pendant la guerre avec un réfugié juif (qui a pris un train pour ne jamais revenir), est mort, elle s’est retenue. Retenue de vivre, retenue de mourir. Résignée sans doute ou alors, il y a longtemps qu’il était pour elle déjà parti, par tant de déceptions accumulées. Je n’ose imaginer le désespoir. Je pense que c’est à cet instant qu’elle a attendu la mort avec bienveillance. Tout ce que je sais c’est que tout comme ses secrets qu’elle protégeait tant, son regard partait souvent très loin, plongé en dedans d’elle-même avec un petit sourire songeur. Elle avait sans doute appris à vivre dans son passé pour pouvoir supporter un présent devenu insupportable à regarder en face. Je n’ai pas su lui montrer à quel point je l’aimais. L’amour, c’est quelque chose de compliqué pour moi. Ça me rend gauche, mal à l’aise, ça me fait danser d’un pied sur l’autre et ça finit par me donner envie de faire pipi.

Extrait : Passage des Poupées

…Un jour, Elle m’a volé mes poupées…

J’en commandais une à chaque anniversaire et à chaque Noël. Cette histoire d’amour avait débuté par l’achat du « petit nègre », un jour au Prisunic, alors que j’étais encore dans ma poussette. Je m’en rappelle très bien. J’étais avec mon papa et il m’avait offert ce jouet. Elle, elle ne m’achetait jamais rien. Il devait faire quinze centimètres environ, avec un corps souple remplis de billes en plastiques et un visage de petit bébé noir aux grands yeux bleus. C’était devenu mon doudou, l’amour de ma vie jusqu’à ce que la folle le jette à la poubelle. L’achat de ce premier jouet a déclenché en moi une fascination pour les poupées. Ma grand-mère venait me chercher à chacun de mes anniversaires et nous allions toutes deux contempler la vitrine du magasin de jouets de la rue Du Couëdic. J’étais émerveillée. Ma mère s’y opposait. Elle voulait que je demande autre chose au père Noël mais rien d’autre de matériel ne m’intéressais. En dehors de ces choses de plastiques et de nylon, je passais mon temps à rêver, à lire les aventures de Camille et Madeleine d’Ayguesvives de Malaret* et à dessiner. C’est comme ça que j’ai fini par avoir une famille de vingt-huit poupées à qui parler. Je ne me comportais pas avec elles comme se doit de le faire une petite fille soignée, c’est vrai. J’ai toujours été créative, alors, mon bonheur à moi était de les maquiller, de les patouiller un peu, de découper leurs robes pour les arranger. Parfois même j’imaginais qu’elles avaient rendez-vous chez le coiffeur et leur coupait les cheveux. La nuit, les yeux grands ouverts, elles s’animaient et m’emportaient dans leur monde que moi seule voyais. C’était réel, je regardais vraiment ces choses se produire dans ma chambre. Je créais un univers qui dérangeait beaucoup ma mère. Je me levais chaque nuit car j’étais atteinte de somnambulisme aussi. C’est compliqué pour moi de savoir ou arrêter mon cerveau pour l’empêcher d’empiéter sur le monde ordinaire. Alors, je suppose que pour elle, ça faisait tache cette chambre de petite fille désordonnée avec des poupées un peu malmenées. On ne devait pas jouer avec ses jouets. Les poupées d’Estelle étaient exposées telles qu’elles avaient été achetées. Je me souviens que certains jouets de Gildas, mon frère,  étaient même encore sous blister. Tache, au milieu d’un appartement ou l’on devait circuler avec les patins et où elle nous trainait par les cheveux si on oubliait.

Alors, un jour, elle me les a toutes confisquées. Elle est entrée dans ma chambre, a mis toute ma famille dans un grand sac et les a étouffées, comme elle l’aurait fait sans hésitation avec une portée de chiots. Puis, elle est sortie en claquant la porte en me disant : « Je vais te dresser, tu vas voir. Et puisque tu es incapable d’avoir quelque chose de beau, je les donne à ta sœur ! »

Ensuite, je ne sais plus. J’ai perdu connaissance et me suis réveillée par terre la morve au nez. J’avais huit ans.

Je n’ai jamais pu récupérer mes poupées. J’ai été obligé d’aller dans la chambre de ma sœur pour pouvoir leur rendre visite mais je n’avais plus le droit de les toucher ni de les prendre dans mes bras. Alors, je leur ai parlé dans ma tête et on a commencé à communiquer par télépathie elles et moi à travers la cloison qui nous séparait.

La maltraitance quotidienne m’a longtemps fait croire que j’étais un grand rien et curieusement, ce sentiment m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui. J’ai eu une boulimie d’apprendre, de la vie, des livres, de nourrir mon cerveau de nourritures saines pour m’affranchir de la crapouasse.

Lorient, ses HLM et les sans dents. Non, la vie de m’a pas dressée à coups de manches de martinets cassés sur le dos maman. Ces manches, c’est moi qui en imagination te les ai enfoncés dans ta bouche de folle jusqu’à t’en péter les dents. La vie m’a accueillie comme la plus belle et la plus précieuse de ces molécules et m’a montrée que je n’avais rien d’un monstre. Ça a été long, pas toujours facile mais je me suis fondue dans le lit de cette merveilleuse rivière, riche, chargée de bonheur. Je m’y suis parfois noyée, quotidiennement maintenue en apnée. Mais j’ai fini par apprendre à y respirer. A quitter ce lit pour m’en aller avec elle. Loin, très loin.

Quand on n’a rien à perdre, c’est qu’on a tout à gagner. Je souris à me remémorer les violences verbales « : »la vie te dressera ma fille, prends ça ». Vous la verriez maintenant la folle, elle ne ressemble plus à rien. Plus de dents, plus de violence, plus rien, effacée, ruinée, nada, point barre.

Moi ? J’ai le cerveau rempli d’un livre par semaine depuis mes 7 ans : je dispose d’une bibliothèque dans la tête. Le roi est mort : vive le roi ! Prend ça dans les dents connasse !

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