Estelle

Je n’ai jamais voulu dire à quiconque avant ce jour comment j’avais rencontré Estelle… … …

Mon entourage, mes proches, personne n’a compris comment j’avais pu tomber amoureuse d’une femme, subitement à 41 ans. Après 15 ans de mariage, deux enfants et… de nombreux amants.

Je doute ce soir vous convaincre de la véracité de mon histoire. Les gens sont si crédules qu’ils vivent leur petite vie de fourmis sans trop se poser de questions. Certains disent même, pensant être plus malins que les autres qu’il est plus important de vivre que de rêver. Et pourtant…

Cette nuit là, j’étais en proie à un terrible cauchemar. Certes, j’ai toujours eu des nuits agitées, un cerveau nocturne très actif et délirant.

Là… c’était tellement vrai !

J’étais dans cette prison désaffectée en mode «  The Walking Dead ».

Où ? sais pas. Sans doute dans un autre pays.

L’odeur du métal rouillé, la chaleur suffocante des pièces calfeutrées et… cette illusion consciente qui me poursuit chaque nuit que la réalité n’est pas celle que l’on pense vivre éveillé. Des conneries tout ça : le jour, le travail, la voiture en panne, nos enfants qui claquent les portes de leur chambre… C’est irréel : on vit sa vie en dormant !

Dans cette immonde prison, j’étais dans cette cellule où les ombres-nuits gagnaient du terrain à attendre mon tour. Je peux sentir encore, en vous racontant l’histoire, 7 ans après, l’odeur âcre, rance de ma propre sueur. De ma propre peur.

A mes côtés, une autre personne.

Cela m’a surprise et je lui ai demandé qui elle était.

« Estelle », m’a-t-elle répondu. Puis elle s’est mise à pleurer. Elle était en chemise de nuit courte et blanche, je m’en souviens encore. Jambes nues. J’ai aperçu de fines lignes le long de leur face interne. Elle venait de se faire pipi dessus. C’est fabuleux pour ça les rêves et improbable. Normalement, dans l’obscurité, on ne voit pas ce genre de choses.

Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait, ce qu’elle foutait là. Je l’ai rassurée. Je lui ai certifié que cela allait bien se passer, que tout ça n’existait pas, qu’Hannibal Lecter ne nous ferait aucun mal puisque nous étions dans MON rêve et qu’elle-même n’existait pas d’ailleurs en tant que personne mais n’était que le fruit de mon imagination sans limites.

C’est là, chers lecteurs, que l’on rentre dans la folie. C’est là que vous allez comprendre que cette histoire va vous terrifier et vous hanter jusqu’à la fin de vos nuits. Car c’est là que vous allez réaliser que tout ce que à quoi vous croyiez dans ce monde de rassurant, de rationnel et bien n’a tout bonnement jamais existé. Alors, si vous êtes un peu fragiles ou du moins facilement perturbables, je vous en supplie : arrêtez de me lire tout de suite ! Ok ?

… Estelle m’a répondu que sa frayeur était réelle. Qu’elle-même existait. Qu’elle s’était couchée dans son lit la veille à 23 h, comme chaque soir. Qu’elle s’appelait Estelle DEVERNOIS et qu’elle habitait Hennebont !

« Vous comprenez Anne, c’est vous qui êtes dans mon rêve, j’existe !

Je suis prof de français au lycée Dupuy-de-Lôme à Lorient. Je suis mariée et je vais me réveiller tranquillement à côté de mon mari Jacques à 6h30 lorsque mon réveil sonnera. »

Clic-clac… CLIC-CLAC… CLIC-CLAC !!!!!

« Chut !!!!! Taisez-vous Estelle !!! Hannibal se rapproche, les ombres-mortes ont tout englouti désormais. Il ne reste plus aucun scintillement de notre conscience dans la cellule. Nous entendons le bruit net et précis de ses souliers d’excellente manufacture crisser sur le métal du couloir. Alors, plus un geste ! »

Je savais, parce que chaque nuit il voulait le faire, qu’il envisageait encore de déguster mes yeux avec quelques fèves fraiches et un excellent chianti.

Nous étions enfermées. Faites comme des rates !!!

J’ai alors confié à Estelle que chaque nuit depuis ma plus tendre enfance, j’avais le pouvoir incroyable de voler dans les airs comme Peter Pan. Cependant, la porte de la geôle était fermée et aucune clef à l’horizon. Elle m’a regardé, comme si elle me voyait enfin et recouvrait ses esprits.

Cette image, les émotions générées qui ont créé ce lien indéfectible entre nous, ce coup de poignard merveilleux… Ce regard serein qu’elle a posé sur moi à cet instant ou j’ai rencontré son âme, ce sentiment de complétude.

Il ne m’a plus jamais quitté.

Elle m’a parlé de sa voix désormais assurée qu’elle avait elle, chaque nuit depuis toujours, la faculté incroyable d’ouvrir toutes les portes et d’effacer tous les obstacles entre elle et l’horizon.

J’ai entendu les charnières crisser et la porte grincer à son ouverture. Nous nous sommes simplement envolées tandis que se désagrégeait le décor cauchemardesque autour de nous. Hannibal n’était plus là, parti pour toujours. Nous avons laissé la crapouasse loin, très loin derrière nous.

La parfaite symbiose. Sans éprouver de peur grâce à notre alliance, nos esprits n’avaient pu être tués. Dans un espèce de no man’s land que connaissent bien les voyageurs spirituels, nous nous sommes raconté nos vies et surtout, nous nous sommes promis de nous souvenir de tout à notre réveil. De nous souvenir de nous.

Quinze jours après ce cauchemar, mon téléphone a sonné.

« Allô Anne ? C’est Estelle »…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *